Campagne Non-assistance à mère en danger : interview de Julien Potet (Oxfam France)

Campagne Non-assistance à mère en danger : interview de Julien Potet (Oxfam France)

Julien Potet est responsable de plaidoyer pour Oxfam France. Depuis février dernier, il est chargé, en lien avec des partenaires (MDM, le réseau Action for Global Health et Avocats pour la santé dans le monde) et les soutiens de l’opération (une quinzaine d’ONG dont A.M.I.), de la campagne Non-assistance à mère en danger.

Quels constats sont à l’origine de cette campagne… et pourquoi l’avoir axée précisément sur la santé maternelle ?
Différents éléments nous ont amené à mettre en œuvre cette campagne de sensibilisation. Le premier d’entre eux est que la santé maternelle dans les pays du Sud n’est absolument pas satisfaisante. En effet, entre 350 000 et 500 000 femmes décèdent pendant la grossesse ou l’accouchement. D’autres souffrent de lésions et d’handicaps à vie après avoir donné naissance à un enfant. Et pourtant, la santé maternelle constitue un des huit Objectifs du millénaire pour le développement (OMD). Ce 5e OMD – Améliorer la santé maternelle – comporte deux cibles principales : réduire de trois quarts, d’ici à 2015, le taux de mortalité maternelle observé en 1990, et atteindre, en 2015, l’accès universel à la santé procréative.
Au-delà de ce constat très alarmant, et de notre volonté de mettre cette thématique en haut de l’agenda, ce qui a retenu notre attention est qu’à travers ce sujet, il est possible d’envisager un nombre important de questions de fonds. En partant de cette problématique spécifique, et des réponses à lui apporter, il est nécessaire d’envisager les systèmes de santé des pays du Sud dans leur globalité et d’élargir à la question du droit à la santé.

Qu’en est-il aujourd’hui des financements internationaux destinés à la mise en œuvre de programmes de santé de moyen et long terme ?
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande que les pays du Nord accordent 0,1 % de leur PIB à la santé au Sud. Pourtant en France, seule la moitié de ce pourcentage y est consacrée. C’est la raison pour laquelle la campagne Non-assistance à mère en danger s’adresse aux responsables politiques français, afin qu’il y ait une mobilisation forte et que l’aide en santé soit à la hauteur des besoins.
Cela étant, le financement des programmes d’accès aux soins est un point essentiel, mais pas suffisant. Il faut aussi un engagement fort au Sud sur des actions ciblées mais également sur la structuration même des systèmes de santé. En effet, plus de trente ans après la conférence d’Alma-Ata, qui mettait au cœur des débats les soins de santé primaires, on constate que les financements des programmes de santé délaissent encore trop les zones rurales et se concentrent peu sur les droits sexuels et la planification familiale. Il y a, sur ce dernier point, un manque patent de volontarisme politique.

Justement, de quels efforts concrets dépend l’effectivité du droit à la santé pour les femmes ?
Pour les organisations engagées dans la campagne, trois facteurs sont déterminants pour rendre effectif le droit des femmes à la santé : les financements internationaux, dont nous avons parlé, mais aussi la gratuité des soins et la formation (et la fidélisation) des personnels de santé du Sud.
Il est important de faire quelques rappels sur ces deux derniers points, qui constituent des barrages très forts à l’accès aux soins. Le coût des consultations et des médicaments est ainsi impossible à prendre en charge pour une majorité de familles du Sud. En matière de soins obstétricaux, cette réalité a des conséquences dramatiques, même si certains pays ont réagi en instaurant d’importants dispositifs de prise en charge. Ainsi, la Sierra Leone assure désormais la gratuité des soins pour les femmes enceintes, les femmes allaitantes et les enfants de moins de cinq ans… D’autres initiatives se font jour, comme des mutuelles de santé : dans les zones où ce système est testé, les mutuelles (qui nécessitent une cotisation malheureusement hors d’accès pour les plus pauvres), permettent à des groupes de personnes d’accéder enfin à des soins de qualité. Encore faut-il pour cela que des professionnels de santé exercent en nombre suffisant. C’est là un enjeu majeur, car la pénurie des personnels de santé au Sud est une réalité : pour aller contre, il faut non seulement accentuer la formation initiale mais aussi fidéliser les médecins, sages-femmes et infirmiers en améliorant leurs conditions de travail et leurs conditions de vie. Les grands bailleurs internationaux, comme la Banque mondiale, commencent à s’intéresser à cette problématique, quand bien même les solutions nécessitent des dépenses publiques importantes (qui ne coïncident pas tout à fait avec l’orthodoxie financière prônée par ce type d’institutions…). Le récent rapport de l’Unicef sur la paupérisation de certains des professionnels de santé du Sud témoigne de cette prise de conscience, qu’il faut désormais prolonger par des actions de terrain de grande ampleur…

Quels sont les prochains rendez-vous durant cette campagne ?
La campagne que nous avons initiée en février dernier se déroulera jusqu’en septembre. Les semaines à venir vont être particulièrement riches en événements marquants dont nous espérons que des avancées notables émergeront.
Le premier rendez-vous est le sommet des chefs d’États et de gouvernements européens, qui se tiendra à Luxembourg les 17 et 18 juin, durant lequel devrait se dessiner une stratégie européenne en matière d’OMD. Le deuxième rendez-vous est la réunion du G8 à Huntsville (Canada) les 25 et 26 juin. À cette occasion, un plan relatif aux OMD 4 (réduire la mortalité infantile) et 5 devrait être adopté. Si tel est le cas, une enveloppe spécifique devrait être attribuée pour financer des programmes… la question étant de savoir s’il s’agirait alors de fonds supplémentaires, ou de réaffectations de budgets précédemment alloués à d’autres actions de solidarité. Enfin, après le sommet de l’Union africaine, qui se tiendra du 19 au 27 juillet à Kampala, et sera l’occasion d’aborder les droits des femmes du continent, aura lieu le sommet sur les OMD. Dernière chance de voir des avancées significatives prendre corps, ce sommet, qui se tiendra à New York du 20 au 22 septembre prochain, devrait être l’occasion de relancer les efforts des gouvernements (notamment en matière de formation des personnels de santé et de gratuité de l’accès aux soins) en vue de réaliser les objectifs définis en 2000.
Tous ces rendez-vous internationaux seront l’occasion de mieux faire connaître notre campagne et de promouvoir les sujets liés à la santé dans les pays du Sud. Nous serons présents au sommet du G8 pour suivre les débats et porter la parole de la société civile, notamment celle des pays concernés. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous travaillons en lien avec des Ong africaines. Nous nous efforçons parallèlement de réunir un maximum d’informations, d’analyser les pistes de travail envisagées pour ces différents sommets.

Quels résultats concrets attendez-vous ?
Cette campagne s’achèvera à la fin du mois de septembre, après le sommet de New York. Nous pourrons alors établir un bilan de la mobilisation, et plus largement mesurer l’impact probable des décisions qui auront été prises entre juin et septembre. Quoi qu’il en soit, une chose est malheureusement à peu près certaine : les cibles de l’OMD 5 (améliorer la santé maternelle) ne seront pas atteintes en 2015. Il ne faut pas pour autant être défaitiste, bien au contraire : il reste encore cinq années pour agir, renforcer et multiplier les initiatives, pour passer à une échelle globale de telle sorte que l’on se rapproche le plus possible de l’objectif. Des efforts importants ont été entrepris en matière de lutte contre le VIH/Sida et de lutte contre le paludisme. Les soins de santé primaires, et la santé maternelle notamment, méritent eux aussi une mobilisation forte de la communauté internationale.

Pus d’information sur la campagne Non-assistance à mère en danger sur www.santepourtoutes.org

Posté le 18 juin 2010