Haïti : enfants et jeunes des rues, de la santé à la prise en charge sociale et éducative

Haïti : enfants et jeunes des rues, de la santé à la prise en charge sociale et éducative

Après de nombreuses missions menées depuis 1999 au Kosovo, en Albanie, en Irak, en Iran, au Soudan et au Sri Lanka, Annalisa a choisi il y a un an de devenir chef de mission en Haïti pour Aide Médicale Internationale. Elle veille notamment au bon déroulement des activités sur le terrain et contribue à la recherche de nouveaux fonds pour financer les programmes. À Port-au-Prince, Annalisa a la responsabilité de définir la stratégie à adopter et surtout de trouver un consensus satisfaisant entre les besoins, les réponses les plus adaptées et ce qu’il est possible de réaliser compte tenu des contours du mandat d’A.M.I. (pour exemple, la scolarisation ou la distribution alimentaire ne font pas partie du mandat de l’ONG).

Le programme en Haïti est particulier car c’est le seul d’A.M.I. à ne pas être uniquement médical, pouvez vous nous en expliquer la teneur ?

Le programme d’A.M.I. en Haïti se concentre totalement sur la problématique des enfants et jeunes des rues (EJDR). Ce programme vise à fournir des soins de santé primaires aux enfants des rues. Compte tenu de la complexité du problème qui a des ramifications sociales et ne peut être résolu seulement par des soins de santé, nous avons parallèlement développé un programme d’accompagnement éducatif pour faciliter cette prise en charge médicale. Nous sommes partis de la réflexion selon laquelle rendre les soins accessibles à ces enfants ne suffisait pas. Encore faut il que les enfants respectent les rendez-vous, le personnel, le matériel, et prennent leurs traitements comme il le leur a été indiqué. Il est nécessaire qu’ils apprennent à se respecter eux-mêmes pour leur propre bien-être. La plupart de ces enfants ont grandi dans un milieu très violent. En 2004, le contexte était presque celui d’une guerre civile après la chute du président Jean-Bertrand Aristide. Les EJDR ont été instrumentalisés par les gangs qui s’affrontaient et depuis, ils sont victimes d’une forte stigmatisation de la part du reste de la société.

Précisément, qui sont ces enfants de rue ?

Les profils des enfants évoluent, et on observe des changements de leurs caractéristiques et des raisons pour lesquelles les EJDR sont à la rue. Il faut savoir que la déstructuration sociale est très ancrée dans la société haïtienne. Environ 1500 enfants de rue sont déjà connus d’A.M.I. Nous connaissons les « bases » (ce sont des points de rassemblement et des lieux de vie) où se regroupent les EJDR pour cohabiter au quotidien et se protéger en groupe. Malheureusement, nous manquons de visibilité car les enfants nouvellement arrivés ne vont pas nécessairement dans les bases. Environ 12 % des enfants auprès desquels nous travaillons ont moins de cinq ans (filles et garçons confondus), 16 % ont entre 6 et 12 ans, et 41 % d’entre eux entre 13 et 18 ans. Nous prenons en charge dans nos programmes les enfants jusqu’à 25 ans. La plupart de ces EJDR sont des garçons (environ 80 %).

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Enfants des rues à Martissant

Comment est organisée la mission et comment répondez-vous aux besoins des EJDR ?

En Haïti, les raisons de la présence d’enfants dans la rue sont le décès des parents, l’abandon ou la monoparentalité. Chaque jour, une clinique mobile se déplace dans les rues (avec à son bord un médecin, une infirmière, un éducateur et un chauffeur). De plus, une équipe médicale travaille dans un centre fixe à Martissant. À l’étage de ce centre, une équipe d’éducateurs travaille avec les filles enceintes, les parents d’enfants de moins de cinq ans (eux aussi jeunes de rue), et les enfants de moins de quinze ans. L’année dernière nous avons beaucoup formé de personnel médical à une approche syndromique  [1] (cette approche vise à simplifier et accélérer la prise en charge des patients en évitant les diagnostiques différentiels classiques qui nécessitent des examens en laboratoires et en misant sur la description et l’observation des symptômes). Ainsi, selon des constats cliniques, on répond et on traite tous les symptômes identifiés sans examen de laboratoire. Cela permet de répondre dans la journée aux besoins des enfants sans leur demander de revenir pour des résultats d’examen ou de laboratoires. Nous faisons aussi beaucoup de référencements (c’est-à-dire que nos équipes réfèrent aux hôpitaux les cas relevant des soins de santé secondaires et les suivis de grossesse qui nécessitent d’être pris en charge avec d’avantage de moyens techniques). Nous effectuons aussi des activités de planning familial car les grossesses en Haïti sont souvent très rapprochées, notamment en raison des pratiques sexuelles non protégées dans les rues. Il est important de connaître les réalités de ces personnes et leur quotidien au lieu de les juger et de simplement leur dire de « ne pas faire ». Nous essayons de changer les comportements car les croyances vaudou sont très ancrées dans l’esprit populaire. Et pour que notre travail soit effectif, il faut travailler sur ces croyances qui font partie de la culture locale. Il s’agit de les connaître et les relativiser afin d’en neutraliser les méfaits potentiels, sans remettre en cause la dignité de la religion vaudou. Pour illustrer cela, je vais vous raconter une anecdote ; récemment, nous avons rencontré une mère qui avait vu un chat la nuit, et elle s’était rendue chez un prêtre vaudou pour que celui-ci conjure le mauvais sort sur son bébé, qui devait suivre l’apparition du chat. L’enfant a attrapé la diarrhée après avoir bu le « traitement » recommandé par le prêtre vaudou. Il a fallu que le coordonnateur médical tente de faire comprendre à la mère que ce n’était pas le chat qui était en cause dans la maladie de son fils, mais que le breuvage absorbé pouvait être la cause, tout cela sans mépris des croyances de la jeune femme.

Autour de quelles activités le volet social et éducatif du programme s’organise-t-il ?

Au niveau du programme social et éducatif, nous disposons d’une équipe d’éducateurs mobiles pour approcher les EJDR, les enfants de moins de 15 ans, les filles enceintes, les jeunes touchés par les IST et le VIH. Dans un premier temps on propose à chacun de se faire dépister mais surtout aux femmes enceintes. Puis tous sont invités à se rendre au centre médico-social de proximité (à Martissant). Là, il est alors possible de proposer une prise en charge éducative dans le but de leur faire prendre conscience de leur situation et de leurs possibilités. L’équipe éducative essaie d’éveiller les EJDR aux obligations qu’ils auront en tant qu’adulte, par exemple, de la nécessité de gérer un budget. L’objectif de cette démarche est l’autonomisation et la stabilisation comportementale. Nous instaurons des groupes de parole, organisons des jeux et la participation à des chantiers (qui durent maximum deux semaines). Ils portent sur des travaux de menuiserie, l’aménagement des centres et ils sont payés. Nous mettons en place des services communautaires, qui ont une durée maximale de trois mois. Ce temps est mis à profit par le bénéficiaire pour réfléchir et construire un projet d’autonomisation : le jeune renforce sa capacité à s’engager dans des activités pratiques pour une bonne gestion de sa famille et pour développer un esprit d’ouverture et d’écoute aux besoins des autres. Pour cela, A.M.I. privilégie les services dans l’animation, la prévention, la cuisine, et l’hygiène.

Par rapport à ces activités d’intégration par le travail, y a-t-il des groupes que vous ciblez en priorité ?

Ces services communautaires font partie intégrante de la démarche sociale. Ils nécessitent de la part des enfants un engagement en faveur des autres EJDR qui développe le sens des responsabilités vis-à-vis d’eux-mêmes et des autres. Ils ont le pouvoir de changer les choses. Nous ciblons en priorité les jeunes filles enceintes avec ou sans enfants qui participent déjà à des activités dans des programmes médico-éducatifs. Nous avons développé un programme avec les éducateurs qui fixent des objectifs avec les bénéficiaires et que ces derniers s’engagent à suivre. Cela peut être du travail en cuisine (nous servons 40 repas par jour), ou du ménage qui est encadré par une professionnelle de l’éducation à hygiène ou encore organiser des animations pour les autres jeunes à l’occasion d’activités pour la petite enfance. Ils reçoivent des indemnités chaque mois pour leur apprendre à gérer leur argent. Leur revenu s’élève à environ 4000 gourdes par mois (soit 100 $). Douze de nos anciennes stagiaires ont réussi à épargner et à se constituer un petit capital pour commencer une activité lucrative (exemple : vendre des cartes de téléphone, des pâtés qu’elles font elles-mêmes).

Avec la poursuite d’activités anciennes et la mise en œuvre de dispositifs complémentaires, comme certains de ceux que j’ai évoqués, on note aujourd’hui, une augmentation notable du volume des activités mises en place au centre fixe de Martissant.
Posté le 9 juin 2009

[1] L’approche syndromique consiste à classer les principaux agents causals en fonction des syndromes qu’ils provoquent à la phase initiale,utiliser les algorithmes préétablis, suivre l’algorithme approprié pour traiter les patients, mener une action éducative du patient pour l’observance du traitement, pour l’adoption de comportements sécuritaires immédiats et à l’avenir (observance du traitement, arrêt des contacts avant la guérison, diminution du nombre de partenaires et l’utilisation du préservatif) et traiter le ou les partenaires du patient.