Haïti : une réalité indicible

Haïti : une réalité indicible

Yves Bourny a assuré pendant cinq semaines les fonctions de coordonnateur des programmes d’urgence d’A.M.I. en Haïti. Aujourd’hui de retour de mission, alors qu’un nouvel expatrié assure désormais ces fonctions, Yves nous livre quelques impressions sur le contexte actuel de la capitale haïtienne.

"Nous sommes bloqués depuis plus d’une heure dans les embouteillages. Nous avons bien essayé de quitter les axes principaux mais toutes les rues secondaires sont obstruées par les gravats ou des tentes. Le peu d’espace entre les bâtiments effondrés est occupé et les rues sont envahies par les campements provisoires. Par centaines de milliers, les gens dorment encore dehors, sous des tentes igloos familiales pour les plus chanceux, sous de simples bâches pour d’autres. Le centre de Port-au-Prince est devenu un immense bidonville. La saison des pluies arrive avec sa menace de nouvelles catastrophes. Les drains qui canalisaient tant bien que mal les eaux de ruissellement ont tous été rompus par le séisme du 12 janvier. Les glissements de terrain risquent d’être beaucoup plus importants cette année, ce qui fait craindre qu’ils causent un nombre important de victimes. Une deuxième catastrophe risque de succéder à celle du début d’année.

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Jeunes enfants se présentant à une séance de vaccination

L’état de santé de ceux qui sont restés se dégrade. On le voit bien au niveau des cliniques mobiles d’A.M.I. Les infections respiratoires et les maladies diarrhéiques sont beaucoup plus fréquentes. Les soins des traumatismes du séisme ont désormais laissé la place à la prise en charge des pathologies communes à la pauvreté et la précarité. Cinq équipes médicales haïtiennes assurent tous les jours des consultations gratuites sur des sites repérés à l’avance. Tous les matins, les équipes se retrouvent dans notre centre médico-social de Martissant pour faire le point et préparer la tournée du jour. Nous devons d’ailleurs les rejoindre à 8h00 ce matin, ce qui nécessite patience et organisation… Comme A.M.I. travaille sur cette proche banlieue depuis 2004, nos contacts locaux, comités ou groupements informels, nous aident à déployer nos activités de soins là où c’est le plus urgent. Grâce à eux, nous pouvons intervenir dans des conditions acceptables : des tentes sont installées à l’avance, parfois, nous utilisons une maison encore debout prêtée par son propriétaire. La solidarité dont ont fait montre les Haïtiens a été une belle leçon. Tout le monde prévoyait des pillages et des émeutes. Rien de tout cela malgré quelques incidents isolés montrés en boucle dans les médias internationaux. Les Haïtiens ont relevé la tête courageusement et ont fait bloc.

La situation est tellement indicible. Plus de 300 000 morts et au moins autant de blessés. La réalité, derrière ces chiffres, dépasse tout ce qu’on peut imaginer. Beaucoup de cadavres restent encore sous les décombres. Quant aux survivants, ils sont plus d’un million et demi de sans-abri. Leurs besoins sont colossaux, et y répondre est une tâche d’une ampleur sans précédent. Il faut parer au plus urgent, protéger, nourrir et soigner ceux qui n’ont plus rien. Il va falloir aussi détruire les milliers de bâtiments qui menacent de s’écrouler. Et déblayer l’équivalent d’une ville en béton et fers tordus. Je pense à ce type qui m’expliquait qu’il avait construit une maison l’an dernier. Il va continuer à payer toute sa vie pour cette maison… qui n’existe plus."
Posté le 12 mars 2010