Bande de Gaza : « Ne pas être libre de ses mouvements, c’est le plus dur… »
Bande de Gaza : « Ne pas être libre de ses mouvements, c’est le plus dur… »
Jehad Abu Hassan, 42 ans, est le responsable de la base de Première Urgence – Aide Médicale Internationale à Gaza, d’où il est originaire, depuis octobre 2010. Ce Franco-Palestinien, au parcours étonnant, témoigne de la situation dans cette région enclavée dans cette région enclavée, aggravée depuis 4 ans par le blocus imposé par Israël. Interview.
Jehad, quel a été ton parcours jusqu’à octobre 2010, date à laquelle tu as rejoins l’équipe de PU-AMI ?
Je suis né à Gaza. Mes parents y sont réfugiés depuis 1948. Arrivés au camp de la plage (Gaza ville), mes parents, analphabètes, se sont vus attribuer par l’UNRWA (Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient) un bout de terre de 100 m2 et petit à petit ont construit une maison.
J’ai donc passé mes jeunes années à Gaza et en 1985-1986, j’ai commencé à étudier le français au Centre culturel français. J’ai obtenu une bourse pour étudier l’agriculture en France. J’ai obtenu un BTS en horticulture et j’ai ensuite travaillé deux ans en France.
Je suis rentré à Gaza en 1994 et j’ai travaillé pendant 2 ans comme professeur de français et comme interprète.
Je suis reparti en France pour étudier à l’Ecole Supérieure d’interprète et de traducteur puis j’ai enchaîné sur une Maîtrise en Langues étrangères appliquées à la Sorbonne puis sur un DESS en économie et un DESS « Crise, intervention humanitaire et action de développement ».
J’ai trouvé mon premier emploi dans l’humanitaire en 2003 au Burundi et depuis j’ai travaillé pour diverses organisations au Soudan, Tchad, Yémen, Jordanie, jusqu’à mon retour à Gaza en 2010.
Qu’est-ce qui a changé à Gaza depuis ton enfance ?
Pour moi il y a l’avant et l’après 1987. Avant 1987, il y avait l’occupation israélienne et les colonies (NDLA : démantelées en 2005), mais les gens avaient du travail. Malgré le couvre-feu, on avait une liberté de mouvement. Les Gazaouis pouvaient travailler en Israël, les agriculteurs exportaient leurs produits vers la Cisjordanie, Israël, les pays limitrophes et même l’Europe. De plus, la diaspora palestinienne aidait financièrement les familles. Les conditions économiques étaient plutôt bonnes.
Après 1987, date du premier soulèvement palestinien, les choses ont commencé à se détériorer. Israël a durci les règles, limité les mouvements des biens et des personnes. Le chômage a augmenté, on n’avait plus de possibilité de travailler en Israël ou d’exporter les produits agricoles.
En 1993, les accords d’Oslo sont signés, avec la mise en place de l’Autorité palestinienne, ce qui a suscité un élan d’espoir pour les Palestiniens. La situation s’est progressivement dégradée et en 2000, la 2e intifada a entraîné un nouveau durcissement et de nouvelles restrictions. De 2000 à 2005, l’Autorité palestinienne et sa composante majoritaire le Fatah ont perdu progressivement la confiance des Palestiniens. En 2006, le Hamas a gagné les élections à Gaza. En février 2007, le Fatah a tenté de faire un Gouvernement d’union nationale mais a échoué et des confrontations ont éclaté faisant beaucoup de victimes. Le Hamas a mis la main sur la bande Gaza par la force.
En juin 2007, Israël imposait un blocus sur Gaza. Quatre ans après qu’en est-il ?
L’avènement du Hamas s’est traduit par des sanctions de la communauté internationale, la fermeture de la frontière de Rafah avec l’Egypte et par un blocus total d’Israël : terrestre, maritime et aérien. La bande frontalière (zone tampon) contrôlée par l’armée israélienne fut aussi élargie de 50 mètres en 1995 à 300 mètres en 2009 à l’intérieur des terres. Mais la zone s’étend de facto à plus de 500 mètres, privant un grand nombre d’agriculteurs d’accès à leurs terres. 2007 a marqué la fin des échanges économiques et l’imposition de restrictions de mouvement sévères. Les Gazaouis sont depuis coupés du monde. Pour contrer ce blocus, les tunnels vers l’Egypte ont été creusés pour acheminer les produits de consommation.
Fin 2008, l’opération militaire « plomb durci », une guerre d’Israël contre le Hamas, a eu des conséquences catastrophiques sur la population civile. On parle de 1400 morts au cours de cette guerre de 22 jours. Les infrastructures ont été détruites. Même les écoles, hôpitaux, usines n’ont pas été épargnés…
Depuis 4 ans, le secteur privé est moribond, le taux de chômage a atteint 43%, 75% des gens vivent sous le seuil de pauvreté, les possibilités de sortir de la Bande de Gaza se résument à quelques cas médicaux graves et les gens dépendent de l’aide humanitaire. Les conditions sont extrêmement difficiles.
Mais depuis le 28 mai dernier, la réouverture de la frontière avec l’Egypte décidée par le gouvernement en transition, a redonné aux Gazaouis l’espoir de sortir, ne serait-ce que pour changer d’air…
Que fait PU-AMI à Gaza ?
Le secteur agricole a été très touché par le conflit et beaucoup de petits agriculteurs ne peuvent plus cultiver leur terre par manque de moyens, d’accès ou à cause de l’augmentation du prix des matières premières. Soutenu financièrement par l’Union Européenne et le Centre de Crise du Ministère français des affaires étrangères et européennes, PU-AMI a réhabilité des terres arables relançant ainsi une centaine d’exploitations maraichères ou fruitières. Nous distribuons aussi des intrants agricoles aux fermiers pour relancer leur production, intrants que nous achetons à Gaza pour soutenir l’économie locale.
Nous intervenons dans la région d’Al Mawasi au Sud de la bande de Gaza. Al Mawasi était aussi une région de pêcheurs. Avec le blocus, la zone de pêche autorisée a été réduite à 3 miles de la côte. Inutile de dire que depuis des années, il n’y plus guère de poissons dans cette zone, très surveillée par les navires israéliens. Il ne reste aujourd’hui qu’une cinquantaine de pêcheurs, les autres se sont trouvés sans emploi et certains se sont tournés vers l’agriculture.
PU-AMI intervient aussi dans la zone tampon à l’est de Gaza. Là, les cultivateurs ont interdiction d’accès à leur terre, alors que 35% des terres arables de la bande de Gaza se trouvent dans cette zone.
Le blocus a-t-il des conséquences directes sur le travail de l’équipe PU-AMI ?
Les conséquences touchent PU-AMI comme toutes les autres ONGs, notamment celles qui travaillent dans la zone tampon, une zone dangereuse à cause des incursions fréquentes des chars israéliens, ou des affrontements entre Hamas et Israël. Comme nos bénéficiaires, on risque d’être pris entre deux feux. On travaille avec les cultivateurs à une distance d’au moins 1 km de la frontière pour être protégés.
Dans l’équipe, nous sommes aussi tous soumis aux restrictions de mouvement. Aucun de nous ne peut aller en Cisjordanie par exemple. Ne pas être libre de ses mouvements, c’est le plus dur… Cela affecte aussi certains expatriés à qui on n’octroie pas les permis d’accès à Gaza. La coordination est difficile dans ce contexte.
Suite à l’opération militaire israélienne qui a débuté le 27 décembre 2008 (opération dite "plomb durci") dans la bande de Gaza, Première Urgence porte assistance aux populations victimes du conflit en fournissant des biens non alimentaires de première nécessité et en soutenant les structures médicales par la distribution de consommables médicaux puis s’est orientée vers des projets de réhabilitation des terres agricoles, de distribution des réservoirs d’eau et kits d’hygiène et de réhabilitation d’un bassin d’eaux usées.
Légende photo : Jehad Abu Hassan est chef de base à Gaza pour PU-AMI depuis octobre 2010.
Français
English