RDCongo - Chantal Aubert-Fourmy, médecin volontaire Violences sexuelles

RDCongo - Chantal Aubert-Fourmy, médecin volontaire Violences sexuelles

Chantal Aubert-Fourmy, médecin volontaire AMI, s’est vu confier début 2003, l’ouverture de 2 centres pilotes de dépistage VIH. Des victimes de violences sexuelles se sont alors manifestées, attirées par ces centres.
Voici son témoignage :

« Les deux centres de santé de Kabimba et Kavimvira disposaient de tests rapides de dépistage du VIH. Les consultations pour les femmes enceintes avaient ouvert depuis peu de jours que l’infirmière titulaire du centre de Kavimvira, me demandait de recevoir deux jeunes filles violées trois mois plus tôt, lors des combats d’octobre 2002. Il s’agissait de deux sœurs âgées de 13 et 11 ans, enlevées par deux soldats alors qu’elles allaient aux champs à 5 heures du matin, emmenées près de la rivière et violées successivement par les deux soldats ; les deux fillettes avaient été immédiatement relâchées et étaient rentrées chez leurs parents. Dans le village, les sentiments étaient partagés entre compassion et méfiance, les deux jeunes filles étant considérées comme probablement séropositives après leur agression. C’est pourquoi elles sollicitaient un test de dépistage, qui heureusement, s’est avéré négatif pour toutes les deux.

De très jeunes filles

Très vite, le bruit a couru qu’à Kavimvira, les victimes d’agression sexuelles pouvaient bénéficier d’un dépistage VIH, gratuit de surcroît. Et au rythme de 2 à 3 par semaine, de très jeunes filles sont venues solliciter un dépistage que nous réalisions après un long entretien de counselling (consultation psychologique). J’étais assistée d’une infirmière congolaise AMI, qui assurait la traduction du swahili et très rapidement une part active de la prise en charge de ces jeunes filles. J’appris plus tard la raison pour laquelle nous ne voyions pas de femmes adultes : si elles étaient encore célibataires, elles perdraient toute chance de se marier au cas où l’on apprendrait leur agression, et si elles étaient mariées elles avaient un risque important de se retrouver mises à la porte de chez elles par leur mari. Parfois les femmes se faisaient attraper en allant au champs et reprenaient leur place discrètement sans rien dire à personne, parfois il s’agissait d’une attaque à domicile dont le mari était le témoin impuissant : dans ce cas, soit il participait à la conspiration du silence, soit blessé dans son honneur à la fois à cause de l’humiliation de sa femme et de son incapacité à avoir évité le drame, il préférait se séparer de son épouse. Seules les très jeunes filles ne savaient pas taire leur agression et recevaient le soutien de leurs parents en général.

Les viols « ordinaires »

Petit à petit, je comprenais le déroulement de ces viols à Uvira : beaucoup avaient été commis lors des attaques d’octobre 2002, avec souvent des viols collectifs. Mais en dehors des périodes de combats, des viols « ordinaires » sont commis régulièrement par les soldats qui, tout comme ils se nourrissent sur les récoltes de la population, se font véhiculer sur le porte-bagage des vélos ou sur les camions de marchandises, assouvissent leurs besoins sexuels sur les femmes de la population générale. Ce caractère « ordinaire » des viols se reflète dans une remarque des infirmiers de santé de la zone d’Uvira : lors d’une formation au sujet des MST, je faisais la démonstration du préservatif masculin devant une trentaine d’infirmiers. A leur demande, je leur présente un échantillon de préservatif féminin dont je disposai, bien qu’ils ne soient pas disponibles en RDC. Ils trouvent immédiatement une excellente application à cet objet : les femmes n’ont qu’à en mettre un chaque matin en allant aux champs et comme ça, il n’y aura plus de problème ! Le viol est-il donc devenu à Uvira un acte si banal que si l’on évite la grossesse et le SIDA, cela n’est plus tellement grave ? L’ampleur du problème est telle que les faits sont couramment admis, du moment que personne n’est désigné nommément.

La prise en charge médicale et psychosociale des victimes de violences sexuelles

Devant une telle réalité, AMI en accord avec son partenaire ECHO déjà alerté par d’autres sources, décide de mettre en place une structure de prise en charge médicale des victimes de violences sexuelles dans huit centres de santé de la zone d’Uvira. Le volet psychosocial sera confiée a une ONG locale déjà existante. Dans le souci d’offrir une prise en charge aux victimes de lésions traumatiques nécessitant une réparation chirurgicale, je me suis rendue à l’hôpital Panzi de Bukavu afin de rencontrer le Dr Mvkwege qui prend en charge ce type de patientes. Ce chirurgien gynécologue congolais formé en France à Angers, s’occupe avec beaucoup de dévouement et d’abnégation (il ne demande aucun honoraire) de ces victimes. Le type de pathologie n’est pas du tout celui auquel je m’attendais, car les délabrements périnéaux étaient majeurs, entrainant une incintinence urinaire et fécale, pas plus que je n’imaginais l’existence de cette salle commune où résidaient 18 femmes, dont 6 moins de 15 ans : elles avaient été enlevées plusieurs mois dans la forêt, dans les campements de soldats. Après avoir enduré les pulsions sexuelles de toute la garnison, elles avaient été tuées ou abandonnées au bout de quelques mois, devenues « inutilisables ».

Le viol, humiliante arme de guerre

A notre grande surprise, dès la première semaine de l’ouverture de centres accueillant les victimes de violences sexuelles, l’association UWAKI amenait à Kavimvira un convoi de 25 femmes et un homme, tous victimes de violences sexuelles et se proposait de renouveler le voyage chaque semaine avec de nouvelles victimes. Il a fallu s’organiser vite, pour assurer un accueil décent, efficace et compétent tout en permettant au centre de santé de continuer à assurer ses activités normalement.

Et ce furent à nouveau les récits de ces agressions, plus violentes qu’à Uvira : lors des combats, les soldats violent pour affirmer leur puissance militaire, humilier la population. Une seule des femmes que j’ai examinées avait des séquelles physiques importantes. Les autres venaient pour être rassurées sur leur intégrité physique et sur le fait qu’un homme ne pouvait pas s’apercevoir de leur agression en ayant des relations sexuelles avec elles. Plusieurs femmes m’ont précisé qu’elles avaient une ou des amies qui n’avaient pas osé venir consulter en raison de l’importance de leurs lésions : « elle est beaucoup plus abîmée que moi ». J’espère avoir suffisamment mis en confiance ces femmes pour qu’elles puissent persuader les plus atteintes de venir. L’homme qui faisait partie de ce groupe, avait été agressé et violé à son domicile alors qu’il était seul. Il n’avait parlé à personne de son agression sexuelle. Il était indemne de toute lésion physique ou infectieuse Très perturbé psychologiquement, il avait beaucoup de mal à accepter ce non-diagnostic, un peu comme si on niait son agression. Un énorme travail de prise en charge psychologique s’avérait nécessaire pour lui permettre de sortir de son statut de victime et réintégrer une vie sociale. Il est difficile d’évaluer le nombre de victimes masculines, mais il semble que son cas ne soit pas exceptionnel. La prise en charge des victimes de violences sexuelles est urgente dans le Sud-Kivu : en raison du grand nombre de victimes tout d’abord, mais aussi en raison de la banalisation de ce type d’agression qui est maintenant considérée comme quasiment inévitable pour une femme qui va aux champs ou puiser de l’eau. Devant l’affluence immédiate dans les consultations spécialisées, tous les partenaires concernés d’Uvira ont décidé de se rencontrer une fois par mois : Rféda (ONG locale assurant la prise en charge psychosociale), Caritas (qui apporte un soutien financier et en médicaments), UWAKI (qui fait le lien entre les victimes et les structures adaptées) et AMI qui assure la prise en charge médicale et le transfert en milieu chirurgical si nécessaire. La première de ces réunions a eu lieu peu de temps après mon départ en fin de mission, le 18 avril au moment où Baraka était à nouveau le théâtre de violents combats. Le 25 avril, les combats reprenaient à l’arme lourde dans Uvira obligeant AMI a évacuer provisoirement la base au petit matin sous les bombes… »
Posté le 4 mai 2007