RDCongo - Docteur Denis Mukwege, médecin
RDCongo - Docteur Denis Mukwege, médecin
Bernadette, infirmière d’AMI a interviewé le docteur Mukwege
Pouvez-vous vous présenter Docteur ?
Je suis le docteur Mukwege Denis, médecin, directeur de l’hôpital de Panzi. Mais surtout, je suis gynécologue-obstétricien et, à ce titre, depuis 4 ans, je m’occupe de femmes victimes de violences sexuelles avec des lésions génitales graves, qui me sont adressées par les médecins d’AMI.
Pouvez-vous nous parler des violences sexuelles au Kivu ?
C’est un véritable drame que connaît le Sud Kivu depuis plusieurs années. Malheureusement, les victimes avaient peur de leur bourreau et ne se présentaient pas facilement à l’hôpital. En 2000, nous avons effectué la première prise en charge d’une victime de violences sexuelles qui venait de Baraka. Cette jeune personne, après avoir été violée par des hommes en uniforme, a subi des atrocités jusqu’à la destruction complète de son appareil génital par une arme à feu. A Baraka, on ne pouvait pas s’en occuper. On l’a donc transférée à Uvira. Sa prise en charge n’était pas possible là-bas non plus car elle avait une destruction de la vessie, du vagin et du rectum. Nous l’avons accueillie à Bukavu et depuis les cas similaires se sont multipliés. Cette année nous avons comptabilisé plus de 2000 femmes prises en charge sur le plan chirurgical et médical. Toutes ces femmes ont été victimes de violences sexuelles dans des conditions particulières mais toutes ont besoin d’être soutenues. Nous travaillons en étroite collaboration avec AMI : quand ses équipes diagnostiquent des femmes souffrant de lésions génitales qui nécessitent une chirurgie gynécologique, ces malades sont transférées ici. Notre collaboration en faveur de ces victimes est véritablement fructueuse.
Docteur, dans quel état arrivent les femmes et avec quelles lésions ?
Au début de la prise en charge, toutes les femmes violées sont animées par le même sentiment : celui d’être abandonnées et seules au monde. Elles se sentent abandonnées, tout d’abord par leur mari qui sont les premiers à les quitter puis en dernier lieu par leur mère quand celle-ci est encore en vie. Comme elles ont souvent des lésions urinaires et digestives, leur entourage ne supporte plus leurs odeurs. Leur communauté les considère comme des pestiférées. La première chose que nous faisons ici est de les déculpabiliser et de leur montrer qu’on les aime. Lorsqu’elles ressentent cet amour, elles reprennent confiance en elles et retrouvent l’envie de vivre. C’est seulement à ce moment, lorsque leur état mental s’améliore, que le traitement des lésions anatomiques peut être entamé. Nous rencontrons plusieurs types de lésions : certaines sont directement liées à la violence sexuelle mais d’autres sont dues à l’utilisation d’armes blanches, d’armes à feu ou d’objets contendants. Nous recevons également des jeunes filles ou des enfants de 12, 13 ou 14 ans qui sont enceintes. Elles se retrouvent en pleine brousse sans assistance, elles sont mineures et souvent incapables d’accoucher seules. Lors des accouchements, quand elles survivent, elles se retrouvent avec des lésions graves dues à la dystocie. Ces lésions sont souvent des fistules vésico-vaginales ou des fistules recto-vaginales. En fait, lorsqu’elles arrivent, nous essayons de les prendre en charge sur tous les plans : psychosocial puis enfin chirurgical (cette chirurgie n’est pas toujours facile).
Docteur, pourquoi ces femmes doivent-elles rester longtemps à l’hôpital ?
Ces femmes viennent en état de malnutrition et si ce n’est pas le cas et que les lésions sont récentes, nous devons les conditionner, car on ne peut pas opérer des lésions fraîches. Si on opère trop tôt la réussite de l’opération est presque nulle. En fait, il faut attendre environ 3 mois que les lésions cicatrisent pour débuter la chirurgie de reconstruction. Nous désinfectons, nous les déparasitons, nous les nourrissons comme il faut et nous leur apportons bien sûr un appui psychologique.
Pouvez vous nous présenter, docteur Mukwege, comment s’organise la vie de ces femmes à l’hôpital ?
Quand elles viennent pour 1 mois ou plus, une équipe d’assistantes sociales accueillent et écoutent les femmes. En fonction de leurs problèmes, elles franchissent plusieurs étapes à travers des séances successives qui leur permettent de s’exprimer pleinement, de vider leur peine. Quand nous avons des cas compliqués qui nécessitent une prise en charge plus approfondie, un psychologue qui travaille avec les assistantes sociales aide ces femmes afin qu’elles puissent se sentir capables de se battre, d’aller de l’avant et de recommencer leur vie. Cela est très important. Après cette étape, normalement, je fais un examen gynécologique pour évaluer les lésions et voir l’ensemble de l’appareil génital, de ce qui a été détruit, pour me faire une idée de l’intervention qu’on pourra envisager. Nous faisons une série d’examens complémentaires, parmi lesquels nous discutons avec ces femmes avant de faire le test VIH. 99% d’entre elles le demandent avant même que nous leur proposions. Elles sont contentes de notre prise en charge car, du fait du viol, elles pensent toutes être infectées. De ce fait nous leur faisons ce test, mais aussi le RPR Test, un examen cytobactériologique des urines, un examen des selles pour détecter les parasites. Et à ce moment si un traitement est nécessaire, il est conduit par notre équipe d’infirmières. Pendant cette période, les femmes peuvent mener des activités à l’hôpital, telles que le tricotage, coupe-couture et alphabétisation, qui leur seront utiles une fois retournées dans leur village. Elle peuvent apprendre aussi à faire du pain ou des bonbons. Pendant cette période de latence, elles sont occupées à faire ces petites activités manuelles qui les aident et qui leur permettent d’attendre l’intervention chirurgicale.
Votre message final que vous adressez à toutes ces victimes dans le monde ?
Je pense que les victimes de violences sexuelles devraient tout d’abord ne pas culpabiliser et trouver des appuis pour avoir envie de reprendre goût à la vie. Nous devons les aider à pouvoir reprendre une vie normale. Je dois dire que la communauté internationale, que nous sommes tous en fait, devrait lutter contre ces violences faites aux femmes. Je trouve horrible que se soient les femmes qui paient un lourd tribut en subissant non seulement des violences sexuelles, mais en plus des mutilations lorsqu’il y a des guerres d’intérêts économiques. Je fais appel à tous les gouvernements pour prendre les mesures qui s’imposent pour faire arrêter ce type de pratiques pendant les guerres, que ce soit au Congo ou ailleurs. Merci à tous.
Chronique 74, article rédigé par le Docteur Chantal Aubert-Fourmy, membre du conseil d’administration d’AMI. Novembre 2004.
Posté le 4 mai 2007
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