Thaïlande : entretien avec Fréderic Pascal, ancien chef de mission pour Aide Médicale Internationale

Thaïlande : entretien avec Fréderic Pascal, ancien chef de mission pour Aide Médicale Internationale


Comment votre parcours professionnel vous a-t-il conduit à travailler pour A.M.I. ?
« Après des études de géographie/aménagement du territoire, un master en ingénierie de programme de coopération et quelques expériences en Afrique et en Asie, j’ai eu envie de mettre mes compétences au service des populations défavorisées au travers de structures associatives à but non lucratif. Les valeurs et principes défendus par AMI ainsi que les projets mis en place correspondaient à mon projet. Malgré des expériences dans des secteurs variés (sécurité alimentaire, développement local, gestion des risques naturels, infrastructures, formation professionnelle, etc.), je n’avais jamais participé à un programme médical. Dans le futur, j’envisage de réaliser un master en santé publique afin d’approfondir mes connaissances dans ce secteur. »

Pourquoi avez-vous choisi de partir en mission en Thaïlande ?
« J’ai effectué deux missions en Thaïlande pour AMI, la première en tant que Responsable de projet en 2007-2008 et la seconde en tant que Chef de mission en 2010-2011. Entre les deux, je suis parti comme Chef de mission au Soudan, également pour AMI. Avec un environnement sécuritaire plutôt stable, la Thaïlande n’en demeure pas moins une mission très pointue du point de vue de la qualité et de la technicité des projets médicaux mis en place. La mission se situe sur la frontière Birmane dans un contexte d’une complexité extrême. Il s’agit d’une des plus anciennes crises au monde, ainsi les évènements récents (reprise des combats dans l’Est de la Birmanie et nouveaux afflux de réfugiés en Thaïlande) nous ont prouvés que nous étions encore loin d’une solution et que l’aide humanitaire était plus que jamais nécessaire. C’est ce contexte qui m’avait poussé à me rendre en Thaïlande la première fois et à y retourner avec AMI, acteur majeur sur la frontière birmane. J’avais alors participé au positionnement et à la mise en œuvre de l’assistance internationale aux populations, avec des stratégies visant la sortie de crise. »



Cela fait désormais 15 ans qu’A.M.I. conduit des programmes sanitaires en Thaïlande. Le programme a pour objectif d’améliorer l’accès aux soins de santé des populations qui vivent dans les camps sur la frontière birmano-thaïlandaise. Sur le long terme, A.M.I. souhaite pérenniser ses actions en les intégrant dans le système sanitaire thaïlandais pour renforcer les capacités des acteurs locaux.

Afin de réaliser cet objectif, quel genre d’activités ont été mises en place pendant votre mission ?
« Je préférerai commencer par parler de la stratégie du programme d’A.M.I. et des activités qui en découlent, mais pendant ma mission le premier challenge qu’il a fallu relever a malheureusement été d’ordre financier. La conjoncture humanitaire actuelle n’échappe pas au contexte global de la crise. Ainsi, les ressources financières institutionnelles disponibles se raréfient, en partie en raison des grandes crises actuelles comme Haïti ou le Pakistan et des difficultés économiques des pays donateurs. Ajoutons à cela d’autres facteurs économiques tels que la forte baisse de l’euro sur le marché des changes ou la hausse des prix des biens alimentaires et des matières premières. Ce scénario de l’année 2010 a poussé les ONG à faire face à de nombreuses difficultés afin de pouvoir assurer le maintien des standards et la continuité de l’aide. La diversification de nos partenaires financiers et l’allongement des cycles de financement ont été la priorité de ma mission. Sur le plan institutionnel, ce travail a été un succès car nous avons obtenu la participation de nouveaux bailleurs de fonds aux côtés d’ECHO et d’UNHCR, tels que BPRM (USA), DFID (UK) et Global Fund. Cela a permis la continuité de toutes les composantes du programme : santé primaire, santé publique, tuberculose, VIH/SIDA et santé mentale.


Cependant, aujourd’hui ce programme a besoin du soutien de plus de partenaires privés. Cela permettrait notamment d’assouplir les contraintes liées à un portefeuille de bailleurs aux procédures et aux cycles différents, ainsi que de faire face aux urgences qui viennent perturber la mise en œuvre du programme. En 2010, par exemple, nous avons lutté contre des épidémies de choléra, dengue, rougeole et H1N1 dans les camps et à des afflux temporaires de réfugiés birmans fuyant les combats entre l’armée et les diverses factions rebelles.
Afin d’optimiser la pertinence et la qualité de l’intervention d’A.M.I. pour nos bénéficiaires, l’équipe s’est attelée au développement d’une stratégie ambitieuse visant à intégrer les programmes de santé mis en œuvre dans les camps au sein du système sanitaire thaïlandais, dans une optique de pérennisation des services. Cela concerne essentiellement les programmes de prévention et lutte contre les épidémies, de lutte contre la tuberculose et de lutte contre le VIH/SIDA. La Thaïlande étant un pays assez avancé dans ce domaine, il s’agit de prouver la haute qualité des programmes d’AMI. Une des composantes principales de cette stratégie est le ciblage des personnes les plus vulnérables et les plus « à risque », à travers notamment le développement d’un réseau communautaire d’éducateurs/accompagnateurs de santé, la formation du personnel de santé dans les camps et une meilleure participation et implication de la population des camps. Cela passe également par une approche de santé publique, plus territoriale et régionale, et le développement d’une collaboration plus efficace et effective avec les autorités locales et les différents partenaires de santé sur ces zones. L’un des enjeux principaux est la création de passerelles entre acteurs pour les transformer en véritables partenaires santé. En parallèle, un gros travail a été entrepris en interne pour renforcer la structure institutionnelle de la mission comprenant entre autres une restructuration de l’organigramme, plusieurs nationalisations de poste, y compris de coordination, l’amélioration du système de suivi-évaluation (réalisation de deux évaluations externes en 2010) et un effort de capitalisation. »


Le travail d’un chef de mission comporte beaucoup de responsabilités et il y a régulièrement des problèmes à résoudre. En Thaïlande, vous avez coordonné un programme réparti sur trois camps de réfugiés, Nupoe, Umpiem et Mae La. Quelles sont les activités que vous avez gérées au quotidien ?
« Au-delà de son rôle général d’encadrement de la mission, le chef de mission est la personne qui fait l’interface entre l’équipe locale, le siège d’A.M.I., les bénéficiaires, les autorités locales, les bailleurs de fonds, les autres ONG et les divers acteurs locaux. Il doit s’assurer que les interactions entre toutes ces parties prenantes permettent la réalisation du mandat d’A.M.I. avec l’impact le plus positif possible sur les bénéficiaires, sur la situation sanitaire locale et, en général, sur tout le contexte. Il est difficile de résumer en quelques mots l’immense charge de travail quotidien d’un chef de mission, disons qu’on n’a pas le temps de s’ennuyer ! »

Comment avez-vous réussi à faire face aux difficultés ? « Ce que je retiens c’est l’extraordinaire professionnalisme des équipes locales, et en particulier leur faculté à faire face à d’incroyables challenges dans des conditions difficiles. Malgré les pressions sur les financements et les questionnements sur la poursuite de certaines activités, et même si certains ont malheureusement dû nous quitter en cours d’année pour faire face à la restructuration, l’équipe a su rester mobilisée et assurer la mise en œuvre du programme. A titre d’exemple, l’épidémie de choléra qui a débutée en mai à Mae La s’est achevée en décembre sans qu’aucun patient ne décède. Les programmes VIH/SIDA et tuberculose, qui ont connu beaucoup d’incertitudes, sont des programmes qui se sont finalement développés. »


Votre mission en Thaïlande s’achève après un an passé sur le terrain. Pouvez-vous faire un bilan final des actions menées pendant cette période ?
« La mission est encore en phase de transition, il est difficile de faire un bilan à ce stade. Disons qu‘au-delà des éléments de contexte qui sont difficiles à maîtriser, la clé du développement va être la poursuite des efforts entrepris cette année sur le plan institutionnel au niveau de la mission mais aussi de l’association dans son ensemble. Le siège a tout fait pour soutenir la mission en 2010 avec des moyens financiers et humains plus que réduits. Aujourd’hui, pour continuer à mettre en place des programmes pertinents à l’impact significatif dans le contexte global et les crises actuelles, il est indispensable de se doter d’une structure solide aux capacités renforcées. Plusieurs projets sont à l’étude en ce moment au siège d’A.M.I. Je souhaite qu’ils soient mis en œuvre, et espère apporter ma pierre à l’édifice. »

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Posté le 15 mars 2011